vendredi 25 décembre 2009
Le silence hivernal nous donne
Le droit de ne rien posséder
Sinon ce désir-là d'aller
D'un paysage à une image
De la nature à la peinture
Il y a un tableau que j'aime
Son silence parfait m'arrête
Et me fait exister ailleurs
Il y a la saison que j'aime
L'Hiver de Bruegel dit l'Ancien
La neige a tu les cicatrices
Les fruits charnus ont disparu
Pourtant les détails sont nombreux
Sans compter que la perspective
Fait partie de l'enchantement
C'est un lieu oublié de la géographie
Un endroit inconnu sur la carte biblique
La chasse est sombre et diagonale en direction
De la blancheur d'où naît un paysage humain
Je suis l'oiseau qui danse avec le vent je suis
L'un des cinq villageois autour du feu oblique
Ou bien l'un des marmots qui jouent à la toupie
La vieille au lourd fagot n'a pas de rhumatisme
Un arbre au premier plan et sa hauteur m'attirent
Plus loin les mouvements des patineurs m'invitent
A tracer du bonheur librement sur la glace
Comment tenir en équilibre et puis pourquoi
Rester devant cette hypothèse occidentale
Le feu a la couleur épaisse du présent
Le monde a la beauté de ce que durera
Un regard un tableau un rêve ou un silence
*
mercredi 23 décembre 2009
Suivons d'autres chemins
Nous n'allons pas encore
Hanter les lieux communs
Changer la boue en or
La peau en parchemin
Le bonheur court si vite
Non non j'ai une idée
C'est moi qui vous invite
Nous allons regarder
Un tableau de Magritte
Quel génie Quel monsieur
Melon noir et musique
Pour l'oiseau dans les cieux
Pour la métaphysique
Le bandeau sur les yeux
Il a passé des heures
Des jours dans sa cuisine
Dans l'odeur de chou-fleur
Et de térébenthine
Préparant les couleurs
Les brosses les pinceaux
Il les a même usés
De tableau en tableau
Pour qu'un jour au musée
Le monde soit plus beau
Et plus inattendu
Que les nombreux clichés
Les paradis perdus
Les éternels couchers
De soleil au Pouldu
Maintenant nous allons
Entrer dans la peinture
En robe ou pantalon
Le nez sur la figure
Entrons dans le salon
Ceci est un miroir
Ceci est un tiroir
Ceci n'a rien à voir
Ceci est blanc et noir
Ceci n'est qu'une histoire
Et d'où vient cette pluie
Sur la terre aujourd'hui
Mais c'est Dieu c'est bien lui
Qui distribue la nuit
Et lâche
Des millions de cartes postales
D'illusions à la verticale
Qui cachent
Des millions de météorites
Toujours signées René Magritte
La vache
*
lundi 21 décembre 2009
merci au talent de Jean Passerat (1534-1602)
Quelques jours avant Noël
Cette année il fait si froid
Viens danser la villanelle
Entends les sons de la vielle
Du tambour et du hautbois
Quelques jours avant Noël
La neige est toujours nouvelle
Sur la tête et sur les toits
Viens danser la villanelle
Tu me dis Ce n'est pas celle
Que chantaient les villageois
Quelques jours avant Noël
Oublie donc le temps la belle
Et viens compter jusqu'à trois
Viens danser la villanelle
Puisque rien n'est éternel
Ni la neige ni les rois
Quelques jours avant Noël
Viens danser la villanelle
*
dimanche 20 décembre 2009
Un arbre en hiver
Est-il vif ou mort
Et plus noir que vert
Montrant l'univers
Peut-être qu'il dort
Est-il malheureux
Tout nu sur la terre
Il s'en fout un peu
Son tronc est moins creux
Que mon commentaire
Comme Adam et Eve
Qui avaient le droit
Au bonheur sans trêve
Maintenant il rêve
D'un pays moins froid
Sympa la racine
Celle où je m'assois
"Ra" que l'on dessine
"Cine" on la devine
Tout au fond de soi
Voie lactée O nuit
Voilà tant d'étoiles
On croit qu'il s'ennuie
Mais l'arbre s'enfuit
En hissant la voile
Laissant les bagages
L'espace et le temps
L'arbre qui voyage
Avec les nuages
Débarque au printemps
Bon sang quel accueil
Les premiers bourgeons
C'est pour l'écureuil
Le fouillis des feuilles
C'est pour le pinson
Adieu le néant
L'été roi se pointe
L'arbre est un géant
O le tronc béant
O le coeur sans plainte
Vient le bel automne
Mouchez vos sanglots
Couleurs qui étonnent
Le monde et personne
Signant le tableau
Ici ou là-bas
On ne l'entend guère
L'être et l'arbre-là
Et puis tra la la
Disait Heidegger
Demain ou naguère
*
dimanche 13 décembre 2009
vendredi 11 décembre 2009
Là-bas un chant profond me trouble
Qui exprime aux vivants le double
Amour de l'espace et du temps
Mais tout ça ne vaut pas dix roubles
Le soir dans le cercle du camp
Ni un cheval de Gengis Khan
D'Oulan Bator aux monts Altaï
Là-bas résonne un autre chant
Heureux celui qui connaîtra
La vision que donne un mantra
De son âme au-dessus du vide
Heureux celui qui atteindra
Sur un filin d'acier solide
L'autre côté du grand rapide
D'Oulan Bator aux monts Altaï
Heureux celui qui construit l'autre
De cette histoire des mongols
Qui inventaient le droit du sol
Je sais que l'espace est en soi
Le coeur est un aigle et s'envole
Dans le ciel pur comme la soie
Aussi longtemps qu'on l'aperçoit
D'Oulan Bator aux monts Altaï
La liberté a d'autres lois
Un ciel si bleu que l'horizon
Unit le rêve et la raison
Nous apprenons ce que nous sommes
Nous rêvons ce que nous disons
L'aigle a rejoint le poing de l'homme
Rien n'est distant si on le nomme
D'Oulan Bator aux monts Altaï
La poésie est l'autre langue
Cette harmonie est si étrange
La profondeur qui nous dérange
Naît de la voix d'un infini
D'un peuple qui boit et qui mange
Chantant la vie en diphonie
Et sa légende et sa folie
D'Oulan Bator aux monts Altaï
Bat le tambour d'un autre monde
Mais les réalités insistent
Nul besoin de faire une liste
De ce qui manque exactement
Le quotidien paraît si triste
Et si terrible par moments
Comment décrire un dénuement
D'Oulan Bator aux monts Altaï
On survit d'un empire à l'autre
Faut-il compter pour un détail
Les victimes de la bataille
Et des lois de l'économie
Gamins perdus dans la grisaille
Dans les égouts du compromis
Mal oubliés mal endormis
D'Oulan Bator au mont Altaï
Où sont les autres ennemis
Mon esprit appelle souvent
Là-bas du côté du Levant
La Mongolie insaisissable
Où le poème en s'écrivant
Allie au vent interminable
Flocon de neige et grain de sable
D'Oulan Bator aux monts Altaï
Autre visage autre semblable
.
mercredi 9 décembre 2009
mardi 8 décembre 2009
(rangé dans un carton en 1983,puis retrouvé en 2009)
"...perdre,mais perdre vraiment,pour laisser place à la trouvaille"...
Guillaume Apollinaire
à Armel,mon frère,qui ne lit pas de poèmes,et qui n'en pense pas moins...
J'ai tamisé longtemps du sable
Cherchant toujours l'insaisissable
Les yeux brûlés continûment
J'ai cru voir à certains moments
Sur les rives de quelque Meuse
Des rayons d'or dans l'eau boueuse
Pourquoi écrire un testament
Une ultima si hasardeuse
J'ai tamisé longtemps du sable
Laissons au fil de ce cahier
La surface étant quadrillée
Libre cours à la découverte
La fenêtre est un peu ouverte
Et les grands arbres agités
Par le vent mauve de l'été
Murmurent leur musique verte
Ostinato illimité
Laissons au fil de ce cahier
Quand j'étais sur un banc d'école
Il m'est venu cette idée folle
De saliver dans l'encrier
Avant d'écrire et souligner
La citation du tableau noir
Craies de couleur et entonnoir
Pleins et déliés sont oubliés
Billes d'agate et urinoir
Quand j'étais sur un banc d'école
O gouttes d'eau O gouttes d'arbre
Allons chercher la rime en arbre
Après la pluie l'instant magique
D'un arc-en-ciel que nul n'explique
O gouttes d'eau O gouttes d'arbre
Allons cueillir la rime en arbre
Quel testament plus extatique
Quelle épitaphe sur du marbre
O gouttes d'eau O gouttes d'arbre
Je suis Tu es Il est Nous sommes
Nul besoin d'avoir une gomme
Ni d'avoir lu Freud ou Lacan
Quand le divan sur l'eau fout l'camp
Ce qu'on a dans le coeur résonne
Ce tambour-là n'est pour personne
Premier quartier dernier décan
Ce qu'on aime il faut qu'on le donne
Je suis Tu es Il est Nous sommes
Pourquoi écrire et versifier
Si l'existence est un chantier
Sans fin dans l'un ou l'autre abysse
Pourquoi montrer la cicatrice
De la rime et de quelle plaie
Noterions-nous ce qui nous plaît
Sans cette idée libératrice
De voir la vie et son reflet
Pourquoi écrire et versifier
Une femme vêtue de deuil
Montrait à un enfant le seuil
D'un grand jardin où les saisons
Chuchotaient des mots sans raison
Le buis signifiait le bonheur
Le lichen antique l'honneur
Des arbres striaient l'horizon
Le réel attendait son heure
Une femme vêtue de deuil
Le demi-siècle avait un an
L'histoire grinçait au tournant
Et la France oubliait de Gaulle
Son uniforme et ses épaules
Disons que Paris remplaçait
Londres pour tous les vrais français
Alors un soir d'hiver pas drôle
Un lardon sans génie naissait
Le demi-siècle avait un an
Or d'aussi haut que tombe un voile
La vérité vient d'une étoile
C'est ce que dit la religion
Sous les clochers de la région
J'appris vite en son nom hélas
Ce que veut dire "dégueulasse"
Le beau cantique des légions
"Please my God don't touch my ass"
Or d'aussi haut que tombe un voile
La note est à la partita
Ce qu'un pommier en fleurs est à
L'immaculée enceinte vierge
Mais les choses parfois divergent
Ma mère interprétait Chopin
"Tristesse" un air très opportun
Mon père aimait les jeunes verges
Et lisait Virgile en latin
La note est à la partita
"O ma doué" —répétait grand-mère
Chers enfants faisons la prière
Avant de monter nous coucher
Un ange viendra vous toucher"
La nuit sur les murs de la chambre
Courait le diable couleur d'ambre
Mais le Jésus pour les péchés
Revenait au mois de décembre
"O ma doué" —répétait grand-mère
Fuguant pour un oui pour un non
"L'oiseau nocturne" pour surnom
Je traversais l'adolescence
Sur le filin d'un long silence
Tout seul je dansais la bossue
Habillé de tous les tissus
Me torturant dans tous les sens
Du mot Merde si j'avais su
Fuguant pour un oui pour un non
Disons qu'ensuite on se démerde
Le temps il faut bien qu'on le perde
En analyse et prospection
Sur le divan vient la question
Comment transformer tout un être
Et du nombril comment renaître
Moi je recrache des millions
De locutions par les fenêtres
Disons qu'ensuite on se démerde
J'ai su de Rimbaud l'orpailleur
Que la vraie vie était ailleurs
Heureux et malheureux couillon
Gueulant la vie avec Villon
Buvant les vers d'Apollinaire
Mangeant les fleurs de Baudelaire
Aragon donna la leçon
De faire à mon tour tra la lère
J'ai su de Rimbaud l'orpailleur
C'est la machine à gazouiller
Là-bas dans la forêt mouillée
C'est la plume et la manivelle
De la chanson toujours nouvelle
C'est la machine à mitrailler
La lune et le désir rouillé
De s'envoler un jour sans ailes
C'est la machine à rimailler
C'est la machine à gazouiller
Je suis mort plusieurs fois au cours
De ma jeunesse et sans discours
Ressuscité autant de fois
Qu'il fallut pour sauver mon foie
Un Prométhée sur le billard
Un avenir dans le brouillard
C'est dur d'être un petit-bourgeois
Qui voit passer son corbillard
Je suis mort plusieurs fois au cours
N'a-t-il pas fini de pleurer
Le grand garçon tout déchiré
Trouvera-t-il au moins une arme
Pour ouvrir le tonneau de larmes
Quelqu'un lui dit —T'as pas envie
D'aller un peu gagner ta vie
Tu pourrais devenir gendarme
Tu serais libre à mon avis
N'a-t-il pas fini de pleurer
Ensuite il marche et il colporte
Au-devant de milliers de portes
Lithographies sérigraphies
Et que vouliez-vous donc qu'il fît
S'il n'avait pas d'autre bagage
Le Louvre entrait dans les ménages
—Voilà cent francs et ça suffit
—Merci madame et mes hommages
Ensuite il marche et il colporte
La porte ouverte ou bien fermée
Toujours l'envie de s'exprimer
De repartir à la conquête
Quand ça ressemble à la défaite
D'une illusion prise en défaut
Quand même il ne sait plus s'il faut
Ouvrir son coeur ou sa braguette
Ou sublimer selon Truffaut
La porte ouverte ou bien fermée
L'air libre était son capital
L'or du temps ne valait que dalle
Il s'inventait des noms en "ski"
Et un faux air de peintre exquis
Se foutant bien des conjonctures
Merci pour le regard d'eau pure
Merci à l'inconnue sans qui
Continuerait cette imposture
L'air libre était son capital
Item je donne quelques pieds
Deux trois rimes sur du papier
A celles qui m'ont ouvert jambes
Et bras leur viole étant de gambe
Et leur plaisir contemporain
Des théories d'Edgar Morin
Item le meilleur de mes ïambes
A qui me lira dans un train
Item je donne quelques pieds
Mais laissons-là l'ancien item
Sur l'échiquier les seuls problèmes
Qu'on envisage avec sérieux
Sont loin de la littérature
Le roi mourra et sans ratures
-Oublierais-tu la mort de Dieu
-Non je connais son écriture
Mais laissons-là l'ancien item
Hurler construire imaginer
Clouer la lune et les années
Fumer brûler la mauvaise herbe
Laisser venir la rime en erbe
Laisser rêver les océans
Le plus beau cri vient en créant
Je danse avant le dernier verbe
Je parle au vent et au néant
Hurler construire imaginer
Les embruns salés des syllabes
S'envoleront vers l'Ile-aux-Crabes
L'Il-aux-chevaux l'Ile d'Ouessant
Le bout du monde renaissant
Toujours sur le radeau de pierre
O Séludierne O Saint-Lunaire
Faut-il donc que je sois vivant
Pour quitter cet embarcadère
Les embruns salés des syllabes
Pitié pour qui ne laisse rien
Pitié pour le texte aussi bien
Le sel de l'océan peut boire
La rhétorique et l'encre noire
Il restera peut-être un bout
Quelque chose tenant debout
Quelques rimes de cette histoire
Ou pour les poulpes rien du tout
Pitié pour qui ne laisse rien
Moi qui suis amoureux des formes
Et des femmes qui ont pour norme
De présenter l'extravagant
Fantasme de porter des gants
Pour m'expliquer un théorème
Ou bien pour me dire un Je t'aime
Je leur donne ma peau de blanc
Moi qui suis l'ombre d'un poème
Moi qui suis amoureux des formes
Avant d'être mal enterré
Puisque les vers m'ont dévoré
Je lègue mes yeux au soleil
Et ma cervelle à ceux qui veillent
La nuit en lisant des romans
Je ne sais pas heureusement
Où s'en ira cette bouteille
Ni qui lira ce testament
*
mercredi 2 décembre 2009
un jour de l'an deux mille une carte postale
un jour de l'an deux mille au bout du monde
un jour de l'an deux mille et une images
un jour de l'an deux mille et une syllabes
un jour contradictoire un jour liquide
contre rêve et marée de l'an mille
contre l'an deux mille et sa logorrhée...
vers la jetée du port à contre-jour
des millions de diamants vous improvisent
un air de jazz un concert unanime
là-haut dans le ciel comme en contrebande
un deux trois quatre vols de goélands
le cliquetis des mâts propose un rythme
vers la jetée du siècle en contrepoint
plus loin sur la plage un public distrait
un chien qui court et rapporte les vagues
un nuage un seul c'est la contrebasse
qui joue pour l'instant le thème en violet
un reflet sanglant sur le sable humide
il n'a pas envie de me contredire
ni tous ces gens et leur peau leur histoire
un soir de l'an deux mille et un détails
le vent tourne la page à contretemps
la symphonie devient cérémonie
je pars avant que le soleil se couche
avant le romantisme en contrechamp
le long solo de trombone à coulisse
le solo lisse de trombone en couleurs
je monte une à une les contremarches
laissant l'infini tracer l'horizon
des voix que je ne connais pas résonnent
polyphonie mouvante en contrebas
et leur mélancolie ad libitum
annonce à qui voudra un millénaire
un air de contre-monde et caetera...
*
lundi 30 novembre 2009
dimanche 29 novembre 2009
1
Quelneuc Noyal ou Inzinzac
Tréhoranteuc ou Malensac
En entendant ces noms sévères
L'envie de me passer au cou
La corde et d'oublier beaucoup
La Bretagne aux nombreux calvaires
Et la terre et la mer sans âge
Toujours minées de paysages
Au plus lointain de l'insouciance
Sur les chemins de mon enfance
La bonté disons se montrait
Vêtue de noir ecclésiastique
Et les cailloux très granitiques
Ne blessaient que les pieds distraits
Des romanichels tous voleurs
De draps quand minuit sonnait l'heure
Alors est-ce un conte ou un songe
A l'orée du Bois des Mensonges
La rencontre d'un loup blessé
Et d'une pluie d'été surfine
Une lettre à l'encre de Chine
Fut retrouvée dans un fossé
Ou dans un meuble en bois de rose
Littérature ou bien névrose
La lettre en partie délavée
Parlait d'un coeur inachevé
D'un pur amour entre les lignes
Entre les roseaux noirs et non
D'un crime qui avait pour nom
L'illisibilité des signes
La forêt mouvante et mauvâtre
Etait un décor de théâtre
Sur la scène et son vieux parquet
-Côté privé- on remarquait
Les comédiens leurs soliloques
Se rencontrant au quotidien
Se ressemblant tant mal que bien
Comme à côté de leur époque
La lune bancale et plombée
-Côté public-allait tomber
Cependant les années passaient
Et l'enfant le roi grandissait
Dans un royaume où l'aventure
Se chevauchait à l'imparfait
Comme si rien d'autre en effet
Hormis l'odeur de pourriture
N'eut été plus réel plus vrai
Que le temps marqué par des traits
2
Il y eut plus tard un voyage
Une expédition sans bagage
L'impossible pour horizon
Comment nommer cette aventure
D'aller ensemble autant que durent
Et le langage et la raison
Je me souviens du nom d'une île
Une île noire et intranquille
Quatre années de navigation
N'ont laissé qu'un fait d'exception
On lit dans le journal de bord
Qu'un oiseau de vaste envergure
Vint s'enserrer dans la mâture
Un jour de houle et de vent fort
Sa blancheur était si étrange
Que tous nous crûmes voir un ange
Mais nos manoeuvres conjuguées
Les nombreux efforts prodigués
Bien loin de lui porter secours
L'emprisonnèrent davantage
Dans le hauban et les cordages
Comme l'amour dans un discours
Nous ne décrirons pas la lutte
Ni la cruauté de la chute
Pendant des jours des mois entiers
Nous tentâmes de nettoyer
Le sang sur le pont du navire
Que cela fût ou non écrit
Toujours nous entendions un cri
Dans les embruns et le délire
Le sel des larmes remplaçait
Le réel et ce qu'on en sait
On sait que plusieurs millénaires
Sur mer ont été nécessaires
Pour tracer infailliblement
Le détail des cartes marines
Pourtant depuis les origines
Du langage et des sentiments
Nous ne connaissons pas le tour
Et tous les contours de l'amour
La vie est peut-être un acompte
Inscrit dans la marge d'un conte
Et toi l'inconnu que sais-tu
Du malheur au parfum de soufre
Que sais-tu du rire des gouffres
Toi qui liras cet impromptu
La main posée comme un présage
Sur la moitié de ton visage
*
mardi 24 novembre 2009
à Isa L.
Là-bas se couchait le soleil...
On devrait toujours se méfier
De la nature et des merveilles
Qu'on choisit de photographier.
Mais le coeur n'est pas en acier:
Elle était d'humeur romantique
Il regardait devant ses pieds
Un ours rencontra un moustique
-Monsieur, s'il vous plaît, un conseil
Je voudrais que vous m'expliquiez,
Je suis tout ouïe et tout oreilles,
Comment faire avec mon boîtier
En contre-jour faut du métier.
-Le problème n'est pas technique
Lui répondit-il à moitié
En ours qui rencontre un moustique
Maintenant changeons d'appareil
Voici le net et son courrier
Les choses ne sont plus pareilles
Ni les questions sur un clavier.
Un sentiment peut-il dévier
Dans les circuits informatiques ?
Parler d'amour ou d'amitié ?
Un ours rencontrant un moustique
Envoi
Il vaut mieux dans le plafonnier
Toujours entendre une musique
Que de tenir un ours entier
Quand un ours rencontre un moustique
*
dimanche 22 novembre 2009
Sur le chemin de saint-Lupien
La terre est archéologique
Sous l'herbe crue du pique-nique
Tous les morts ne sont pas chrétiens
Sur le chemin de saint-Lupien
Un mur autour de la chapelle
Un graffiti vous interpelle :
Où est le mal Où est le bien
Sur le chemin de saint-Lupien
Un escargot montre ses cornes
Un avion dans le ciel sans borne
Un présent qui ne rime à rien
Sur le chemin de saint-Lupien
Les pas sont loin du macadam
Bonjour et quel beau temps madame
On se salue même entre chiens
Sur le chemin de saint-Lupien
Passent le vent et les ivrognes
Sous le regard des arbres-trognes
Qui se tiennent plus ou moins bien
Sur le chemin de saint-Lupien
Quelqu'un cherche des clefs dans l'herbe
Où est le nom où est le verbe
Dans le refrain du quotidien
Sur le chemin de saint-Lupien
Les grands roseaux longtemps frissonnent
Les bancs n'attendent plus personne
L'or du soir est carolingien
Sur le chemin de saint-Lupien
Mon dieu qu'est-ce que je raconte
Que reste-t-il au bout du compte
Je parle seul je me souviens
Sur le chemin de saint-Lupien
Tant de saisons pour moi pour elle
La pluie invente une aquarelle
La flaque d'eau des jours anciens
Sur le chemin de saint-Lupien
Sainte-Luzerne ou sainte-Fleur
Pitié au moins pour le malheur
De ne pas être un bohémien
*
samedi 21 novembre 2009
vendredi 20 novembre 2009
Mona Lisa posait
Posait depuis des heures
Et de Vinci peignait
Peignait de tout son coeur
Mona Lisa lisait
Lisait depuis des heures
Et de Vinci rêvait
Rêvait d'avoir son coeur
Mona Lisa causait
Causait depuis des heures
Et de Vinci bandait
Bandait comme un vainqueur
Le peintre devint si
Devint si Léonard
Devint si de Vinci
Qu'il oublia son art
Pour un ou deux mots d'elle
Oubliant les pinceaux
Oubliant le modèle
Il lui donna l'assaut
Il lui fit un enfant
Elle un sourire oblique
Modeste et triomphant
Abstrait et angélique
Rêvons quelques secondes
Devant ce portrait-là
Contemplons la Joconde
Ou bien questionnons-la
Est-elle ou non féconde ?
Vit-elle incognito ?
Et quel bonheur l'inonde ?
Mystère et sfumato !
Au moins qu'on ne confonde
La bible et l'aphabet
L'origine du monde
Le tableau de Courbet
Et celui d'un génie
Pendant la Renaissance
Et Mona et Nini
Et l'essence et les sens
L'un montre l'anathème
La douleur d'être né
L'autre nous dit Je t'aime
Au-dessous de son nez
Donc l'art est pis qu'assaut
L'amour contradictoire
Avant que Picasso...
Mais c'est une autre histoire...
*
mercredi 18 novembre 2009
ou comment décrire une saison à un aveugle
(à Sylvain, que je ne connais pas...)
Au loin le ciel fait sa grande lessive
Sur la page aussi quelque chose arrive
Plus ou moins de noir sur la partition
Plus ou moins de blanc pour une émotion
Novembre arrache au platane et à l'aulne
Et la feuille rouge et la feuille jaune
Pourquoi mesurer la longueur des pas
Pourquoi ouvrir les jambes d'un compas
Mais que voulez-vous un ange est un ange
Pourquoi voulez-vous que Dieu se dérange
La girouette a raison par moments
Quand le vent tourne et tous les sentiments
Ce qu'il manque au désir ne se mesure
Et qu'on ne sait pas est dans l'azur
Quand l'automne aura rangé son violon
Nous mettrons au nuage un pantalon
Je suis un aveugle qui vagabonde
Sur le chemin jusqu'à la fin du monde
copié-collé
Plus ou moins de blanc plus ou moins de noir
Sur la page aussi je suis un aveugle
Quand un ange tourne la partition
Mais pourquoi voulez-vous que Dieu arrive
Pourquoi mesurer tous les sentiments
Pourquoi au platane manquent les jambes
Le vent a raison et la feuille jaune
Et la feuille rouge qui vagabonde
L'ange de novembre arrache l'azur
L'automne au loin fait sa grande lessive
Sur le chemin nous mettrons un violon
Jusqu'à la fin du monde plus ou moins...
*
dimanche 15 novembre 2009
"Bonsoir -ce crapaud-là c'est moi".
Tristan Corbière,Les amours jaunes (1873).
1
Un puits et un soleil pour toute image
Une chaîne relie un cercle à l'autre
Une chaîne ancienne et rouillée sans doute
Un soleil dans un puits voici l'éclipse
-Pourquoi quelque chose et pourquoi pas rien
Demande un chrétien
-On oublie souvent les crapauds -dit Jeanne
Qui connaît la voie de la transcendance
Sans trop s'occuper de métaphysique
Et tandis que tourne la roue des astres
Survient un batracien qui fait entendre
La voix la plus tendre
-Moi -dit l'animal- je hais tous les cercles
Je ne peux jamais m'approcher d'un puits
Sans craindre autour de moi un bruit funeste
Un aboiement ou quelque voix criarde
Même une bicyclette et son grelot
Pourtant rigolo
Quant au disque en fusion qui nous éclaire
Le bienfaiteur là-haut le dictateur
Je louerais volontiers son intention
D'aimer les batraciens s'il se couchait
Plus souvent et toujours à l'équinoxe
Fichu paradoxe
-Il est trop laid -s'écrie la jeune fille
-C'est un caillou vivant -dit le poète
-Sédentaire insectivore et anoure
C'est un amphibien commun pour tout dire
Déclare uniment le crapaudologue
Comme un catalogue
Heureusement que mon sang reste froid
Et ma philosophie à toute épreuve
Selon la conjoncture ou je me cache
Ou je circule en évitant le pire
La modernité roulant sans repos
Sur tant de crapauds
La lune verruqueuse est un miroir
Circonférence où toute âme est visible
Nous sommes nombreux sous les nébuleuses
Chantant et coassant notre opéra
Aussi nombreux que les astéroïdes
Ces hémorroïdes
Ne connaissant ni le bien ni le mal
Nous pratiquons l'alchimie du poison
La laideur est sans doute à notre peuple
Ce que l'amour est à l'espèce humaine
Une idée de l'infini sous la lune
Sans échelle aucune
2
Pour tout savoir ouvrons un dictionnaire
Cherchons le sens du mot Crapaud
Est-ce un canon aux moeurs crépusculaires
Ou un piano sans queue ni peau
A chacun sa langue et son style
Le plus souvent la mienne est rétractile
A chacun sa langue et son style
O sauterelle O mouche O limaçon
Un nom peut en cacher plusieurs
Souvenez-vous toujours de la leçon
Quand vous rencontrerez ailleurs
Un batracien sans régiment
Au détour d'une fable ou d'un roman
Un batracien sans régiment
Durant l'année sauf l'hiver quand il gèle
Je m'installe au rebord du puits
Toujours au côté sud de la margelle
Vers midi j'entends un grand bruit
C'est la chaîne et son mécanisme
Qui remuent soudain comme un cataclysme
C'est la chaîne et son mécanisme
Les humains ont l'air sûr de ce qu'ils font
J'attends donc que le seau descende
L'été quand j'ai soif je me planque au fond
Ensuite le hasard commande
A gauche à droite et au milieu
Pour la randonnée on peut rêver mieux
A gauche à droite et au milieu
En bas se tient mon palais des mirages
De l'émeraude à volonté
Quand vient la saison du libertinage
Je m'enfle à mourir pour chanter
Un air humide en intervalles
Une aria nue sous le cercle estival
Un air humide en intervalles
Ce chant-là je voudrais aussi qu'il change
Le crachat en conversation
La malédiction antique en louange
Le soir les puits sont plus profonds
Le soir le soleil saigne et tombe
Plus bas O beaucoup plus bas qu'une tombe
Le soir le soleil saigne et tombe
3
Le prochain cercle est peut-être un passage
Vers un monde républicain
Les désirs la nuit ne font qu'un
Excusez-moi pour tout ce bavardage
Je continue donc mon chemin
Tout simplement jusqu'au village
Le prochain cercle est peut-être un passage
Depuis que les crapauds savent marcher
Tous les ans au premier solstice
Avant le grand feu d'artifice
Une fête a lieu place du marché
Où tout le monde vient gratis
Danser la gigue et aguicher
Depuis que les crapauds savent marcher
Comment leur reprocher sans manquer d'air
Leur route et leur circulation
Toute leur civilisation
Comment leur expliquer qu'ils exagèrent
Et qu'ils devraient faire attention
Ma note au monde est si légère
Comment leur reprocher sans manquer d'air
La fête hélas ne dure pas longtemps
Le feu la danse et pipistrelle
Après minuit plus d'étincelles
Mais quelqu'un s'approche foutons le camp
Non c'est un poète un rebelle
-Bonsoir crapaud -Bonsouâr Tristan
La fête hélas ne dure pas longtemps
Tous sont allés sous le miroir de lune
Tenant la main de l'un ou l'une
Et tra la lère et tra la lune
En attendant sans doute pour des prunes
A Pampelune ou à Béthune
La fin du monde ou la fortune
Tous sont allés sous le miroir de lune
Assis quelque part dans un trou de foin
Ma solitude est plus épaisse
Maintenant que l'humaine espèce
A fini d'éclairer la nuit de juin
Vais-je voir quelque crapaudesse
Ou bien fumer un autre joint
Assis quelque part dans un trou de foin
final
Foin de mon tas de foin et des questions
Foin du foin de la rime en ribambelle
Foin du foin sec et de la dialectique
Foin du foin tiède et de la main humaine
Je sais que demain vers midi
Après le dernier chant du coq
Le soleil opérera haut
La fusion de tous les contraires
Couronne et vérité
Autour d'un puits obscur
*
jeudi 12 novembre 2009
"Etait il temps lors de moi taire ?"
François Villon
Un pantin a le droit d'ouvrir les yeux
Puisqu'il lui manque un début de cervelle
Le droit de croire et de remercier Dieu
De lui donner chaque jour des nouvelles
D'un monde où la vérité se révèle
Sans doute il ne perdra pas son latin
Dans les journaux du métropolitain
Puisqu'il est fait de bois comme les triques
Vive la république des pantins
Vivent les pantins et la république
Un pantin a le droit même en haut lieu
D'ouvrir la bouche autant que les prunelles
Pour ma part connaissant mal ce milieu
Je n'émettrai lors aucune voyelle
Aucun mot plus haut que les deux semelles
De celui-là qui annonce au matin
Ce qu'il noie le soir dans un baratin
De qui quoi qu'on se moque en politique ?
Vive la république des pantins
Vivent les pantins et la république
Un pantin a le droit de marcher s'il veut
Droit devant lui et sans qu'on l'interpelle
Pourtant selon la couleur des cheveux
Ou de la peau dans la France éternelle
Il n'ira pas plus loin que les ficelles
Il n'ira pas tout seul vers son destin
Qu'on habite à Neuilly ou à Pantin
Tous les chemins ne sont pas identiques
Vive la république des pantins
Vivent les pantins et la république
-envoi-
Président ou chômeur ou lamentin
Unissons-nous et oublions Pétain
Que nos voix maintenant soient plus laïques
Vive la république des pantins
Vivent les pantins et la république
jeudi 5 novembre 2009
montage d'après la silhouette du peintre Arshile Gorky dans son atelier"...Il n'y a pas de peinture. Il n'y a que des tableaux. Ceux-ci,
n'étant pas des saucisses, ne sont ni bons ni mauvais. Tout ce qu'on peut en dire, c'est qu'ils traduisent, avec plus ou moins de pertes, d'absurdes et mystérieuses poussées vers l'image, qu'ils sont plus ou moins adéquats avec d'obscures tensions internes..."
Samuel Beckett
(Le monde et le pantalon)
à Christopher Barnett, poète et dramaturge australien.
pour la distance et l'intimité,
pour le rythme et la polyphonie,
enfin, autrement dit, pour toutes les leçons de plongée qui m'ont aidé à remonter cette chose à la surface...
"Camarades de jeunesse IV", dessin de A. Gorky 1
C'est un jour noir et blanc un jour inachevé
Un jour d'hiver mil neuf cent seize en Arménie
Un jour inachevé de neige en noir et blanc
Un jour de neige en Arménie déracinée
Oublions la charrue sur le mont Ararat
Sur les rives du lac de Van commence un conte
Tout près de l'Arbre et du Jardin des Voeux Comblés
Un môme escaladant les toits de l'univers
Les loups faisant un cercle autour de l'innocence
Cet hiver-là commence un conte et son contraire
Répétition infinité répétition
Et l'enfant que fait-il sur les toits du réel
Et pourquoi ce silence au présent sans limites
Et pourquoi cette image au présent noir et blanc
Et pourquoi la charrue sur le mont Ararat
Cet enfant-là se nomme Adoyan Vosdanig
Au départ de son père il perdra la parole
Il la recouvrera au bord d'un précipice
Le tablier brodé de sa mère est un rêve
Qui se déploie toujours au-dessus de sa vie
Les loups sont des soldats d'une autre religion
Le bien le mal changeant de nom et de frontière
Le nombre de leurs pas le nombre de victimes
Autant de chiffons noirs sur la blancheur abstraite
La charrue insensée sur le mont Ararat
Une image pour mille ou un million d'images
Un survivant pour mille ou un million de crânes
Longtemps la neige in memoriam tisse un linceul
Comment montrer ce qui n'est plus un paysage
Le rouge immense arrachement de tout un peuple
Purification chaos extermination
Quel est le prix du sang et comment mesurer
Cette distance entre genèse et génocide
Tant de question encore en friche et en racines
Et la charrue là-bas sur le mont Ararat

2
quelques saisons plus tard dans le roman
mal arrimé de Manoug Adoyan
un océan plus loin voici New-York
le quai d'Ellis Island la passerelle
l'exil qui se termine en haut des marches
vers le grand hall de l'administration
la Porte d'Or ouvrant sur l'Avenir
la foule est alignée par rangs de quatre
et se présente à l'enregistrement
là un adolescent peut-être un ange
peut-être un criminel comment savoir
sinon en le photographiant sur place
tout d'abord il doit répondre aux questions
d'un fonctionnaire adjoint du paradis
-votre nom votre âge et d'où venez-vous ?
-je n'ai plus de nom et plus de patrie
mon nouveau nom sera Gorky Arshile
-avez-vous une maladie ou une tare ?
-je ne sais pas si je suis fait comme vous
mon nombril est disons un trou de balle
-connaissez-vous quelqu'un ou une adresse ?
-êtes-vous anarchiste ou communiste ?
-je suis cousin d'un révolutionnaire
et le jumeau d'un prince en Géorgie
-pourquoi venez-vous aux Etats-Unis ?
-mon intention est de représenter
par le moyen de traits et de volumes
toute chose invisible en Amérique
sur le bateau blanc il a lu l'histoire
et la géographie du nouveau monde
tout en couleurs sur des lithographies
les troupeaux de bisons dans la poussière
le général Custer et Sitting Bull
l'assassinat de Lincoln au théâtre
le grand chapiteau du cirque Barnum
le môme sait au moins ce qu'il possède
cent-vingt dollars tout neufs dans la ceinture
quelques dessins au fond de la valise
un portrait de sa mère en tablier
il vient d'avoir seize ans sur le dallage
du port national de New-York city
il cueille un brin d'herbe et se met en route

3
maintenant que voit-il du nouveau monde
les yeux ouverts sur une aube verticale
échafaudage autour d'une utopie
papier mâché d'un cauchemar debout
le centre du monde moins l'horizon
la statue blanche au flambeau indique
ce que l'exil attend de plusieurs peuples
qui est-il d'abord cet adolescent
lui qui se prend pour la moitié d'un prince
lui qui déambule depuis des heures
portant les vêtements d'une autre vie
allant vers une adresse ou un destin
est-ce un touriste ou un artiste en herbe
est-ce un passant inconnu de lui-même
maintenant il a faim et soif peut-être
il s'arrête alors devant la vitrine
et les étals parfaits d'un italien
puis il dévore un soleil rouge en tranches
c'est la chair et le jus miraculeux
de quelque religion universelle
la révélation d'un message unique
cette religion hurle et vous commande
d'entrer à votre tour dans la légende
l'éternité ou la modernité
il faut choisir dit la publicité
et le doigt d'oncle Sam sur vous pointé
et la démarche ad hoc des autochtones
et les néons partout qui vous étonnent
lui il recrache au loin tous les pépins
dans le but d'ensemencer quelque chose
O vie nouvelle O forêt où se perdre
toute formule apporte à l'existence
le sentiment d'être moins misérable
un fleuve devenant un nouveau fleuve
nous devenons alors ce que nous sommes
puis la musique arrive et lui explique
les deux temps de la marche en Amérique
la loi binaire et très démocratique
le vrai le faux tout droit sur partitions
le haut le bas suivez donc la fanfare
et la production la consommation
tout ça s'exprime à grands coups de cymbale...
4
un jour il vole une jambe de femme une jambe artificielle
un ascenseur l'emmène au sommet du plus haut building
il a envie de voir lui aussi le panorama
depuis le temps qu'il veut parler à Dieu dans les nuages
il cherche un mot pour s'exprimer la traduction d'un mot
et le vent tourne avec lui les pages du dictionnaire
que faire alors de la prothèse et du besoin d'amour
les survivants ont une étrange idée de la hauteur
pour eux sans doute le O est une voyelle sacrée
donc il salue New-York et l'utopie aux tons bleuâtres
le temps s'immobilise un jour de mil neuf cent vingt-quatre
un appareil photographie sur le chantier en face
des ouvriers indiens de la tribu Mohawk —dit-on
allant venant sur des poutrelles tout au-dessus du vide
il salue aussi ses parents et sa jeune soeur Vartoush
il faut qu'elle vienne le rejoindre le plus tôt possible
une envie de hurler son nom au tout dernier étage
la jambe devient cheval le cheval se transforme en cri
les piétons tout en bas font semblant de ne rien entendre
la foule de Manhattan a toujours autre chose à faire
la vie la vie est illisible comme une planche à billets
je ne suis pas un héros comme le Christ sauveur du monde
je ne suis qu'un porteur de valise un homme du destin
je voulais être ou un grand artiste ou un grand escroc
-dira-t-il en passant d'une biographie à l'autre
qu'on me demande la lune et je dessine une échelle
il m'arrive d'entrevoir vers minuit le profil du diable
et son reflet très moustachu dans un auto-portrait
ce type-là parle trop beaucoup trop -dit Jackson Pollock
et puis son oeuvre est trop picassoïde -ajoute un autre
qui porte un verre de whisky et une bague à la main
mais laissons un peu les marchands de couleurs du Village
vomir figuration et abstraction au nom de la critique
un jour le pape André Breton lui trouve un air hybride
la crête irrésolue du coq se heurte à l'absolu
l'homme au destin travaille à l'indéfinition des arts
l'homme aux surnoms porte la blouse et s'essuie au hasard
il grandit chaque nuit sur la table d'un paysage
il se risque au-dessus du lyrisme et de quelques ismes
au-dessus des mouvements et des lumières de la ville
quoi dire exactement de la solitude à New-York
et quoi dire alors d'un pinceau qui combat sur une toile
"Champ de maïs"(détail),A. Gorky5
la surface est la découverte
devant lui une flaque d'eau
moitié orange et moitié verte
do ré mi fa sol la si do
au temps du jazz sur les trottoirs
au temps de la phonographie
de la ci-né-ma-to-gra-phie
le peintre oublie le blanc et noir
pour une entrée à un dollar
Chaplin vaut bien Toscanini
il oublie le marché de l'art
et les faux pas dans l'infini
il saute à deux pieds dans la flaque
-je suis vivant je suis vivant
je suis un homme et un enfant
un papillon rouge insomniaque
je crois en la résurrection
d'un idéal ou d'un silence
tout ce que nous imaginons
est au carré de la distance
demain nous montre une intention
un graffiti sur l'autre rive
Libérez l'Océan et Vive
le Rêve et la Révolution...
refermant un bouquin de Freud
maman se tranche un doigt entier
-moi moi je suis un vrai salaud
articule un des personnages
il est recouvert aussitôt
par le non-dit d'un ocre rouge
une échelle oubliée conduit
les rats vers une cathédrale
inachevé château de cartes
comptant quatorze courants d'air
nous le finirons bien un jour
dit le valet de coeur marxiste
l'artiste a changé d'atelier
il expose de la boucherie
un certain nombre de viscères
tous empruntés à la Joconde
et vite rassemblés sans doute
la matière étant fraîche encore
où donc vous croyez-vous ici
dans le musée de la marine
les gens quittant le vernissage
sous la pluie de la cinquième rue
se demandent les uns les autres
s'il leur manque un morceau du corps...
"Nighttime,enigma and nostalgia",A. Gorky6
nocturne énigme et nostalgie sans titre
un dialogue immobile en noir et blanc
Charahan Surp Nishan l'Oiseau sans nom
se souvient-il du jardin à Sotchi
et de l'immense enchantement d'un peuple
se souvient-il du combat contre l'ange
et de l'immense arrachement d'un peuple
ligne et couleur n'ont pas de lois immuables
pas plus que l'abstraction n'a de frontières
un jour le plus simplement du monde
il prendra la canne de monsieur Cézanne
puis transportant le ciel sur ses épaules
il ira rendre visite à Pablo
Picasso sur le chemin d'un tableau
si je fais de la peinture -dit le peintre-
c'est aussi pour tordre le cou du diable
je le connais mieux qu'un voisin de table
qu'on ne me parle pas de ressemblance
ni de connivence avec le malin
ou bien qu'il me montre sur chevalet
le devenir du paysage humain
ce fut un jour de noirceur sur la neige
quand sont parties en fumée vingt-sept toiles
sont retournées au néant vingt-sept toiles
la dramaturgie remplaçant une oeuvre
un détail ou presque au bout du roman
une page annonçant l'irrémédiable
une page à torcher le cul du diable
la fin ou le début de la légende
"Black Angel" dira la biographie
en lui donnant ce nom comme un défi
moi je ne sais comment faire une offrande
sinon avec des mots tout en guirlandes
des décasyllabes plus ou moins beaux
peut-être un refrain peut-être un tombeau
et comment recréer l'homme et la femme
le monde et à l'image de quelle image
pourquoi donner un titre à une esquisse
"au revoir mes amours" écrira-t-il
sur un mur avec un morceau de craie
les uns ont toujours cru qu'il était russe
les autres sans doute ont lu le journal
"Agonie",A. Gorky 7
demain montrera la première ou la dernière image
demain une aube improvisée une aube échafaudage
demain apparaîtra un nouveau cercle un nouvel isme
demain les rats quitteront la cathédrale en vitesse
demain repousseront sans rire les cheveux des ancêtres
demain les vivants mangeront leur douleur dans l'espace
demain un peintre abstrait choisira un très grand format
demain un peintre lyrique choisira une couleur pure
demain à New-York ou alors dans le Connecticut
demain sur la terre un homme choisira de disparaître
demain et nulle part la beauté ne restera tranquille
demain sur un miroir se posera une libellule
un instant
(fait à Rezé, printemps 2007)
dimanche 1 novembre 2009
à Gilles, qui emporte avec lui des histoires de pirates
Je pose une main sur ses orteils
Je lui marmonne un au revoir
Aucune raison d'être bavard
En sortant de cette chambre blanche
Comment lui dire sans cigarette
Que la vie reste insaisissable
L'échiquier laissé sur la table
Pouvait attendre un prochain coup
Un spécialiste lui expliqua
Aucun problème dans votre cas
La chimie c'est comme une machine
Lavage rinçage puis essorage
Et ensuite la convalescence
Lui est allé sur l'esplanade
Il a fumé une blonde entière
Pour respirer la terre entière
Il transcrivait sur un carnet
Des mots de tous les horizons
-"Tu sais "clinique" vient d'un mot grec
Qui voudrait dire "être couché"...
Et l'eau salée du goutte-à-goutte
Dans les veines de l'ancien marin
-"J'en ai pas vu assez sans doute
Autour du monde" plaisantait-il
Il parlait d'un prochain voyage
De Nantes à Antseranana
L'itinéraire semblait au point
Manquait que le nom du cargo
Et son regard vers la fenêtre
Et son silence dans le présent
Je laisse le vent faire une ballade
Je laisse tout ça à l'imparfait
Il invente un chemin tout droit
Il va au dos d'un éléphant
Il dort sans doute dans le roman
Qu'il n'a pas eu le temps de lire
Il rêve dans le poème en bleu
Qu'il n'a pas eu envie d'écrire
Il veut aller plus loin faut croire
Là-bas vers un recommencement
Comme en songe il fait un délire
A la nage il veut revenir
Vers l'île heureuse d'une utopie
Là-bas où naissent et s'évanouissent
Toutes les promesses de la vanille
Il rencontre un oiseau de mer
-Hé toi l'ange emplumé là-haut
C'est encore loin le paradis ?
*
samedi 31 octobre 2009
Sur le chemin de saint-Lupien
La terre est archéologique
Sous l'herbe crue du pique-nique
Tous les morts ne sont pas chrétiens
Sur le chemin de saint-Lupien
Un mur autour de la chapelle
Un graffiti vous interpelle :
Où est le mal Où est le bien
Sur le chemin de saint-Lupien
Un escargot montre ses cornes
Un avion dans le ciel sans borne
Un présent qui ne rime à rien
Sur le chemin de saint-Lupien
Les pas sont loin du macadam
Bonjour et quel beau temps madame
On se salue même entre chiens
Sur le chemin de saint-Lupien
Passent le vent et les ivrognes
Sous le regard des arbres-trognes
Qui se tiennent plus ou moins bien
Sur le chemin de saint-Lupien
Quelqu'un cherche des clefs dans l'herbe
Où est le nom où est le verbe
Dans le refrain du quotidien
Sur le chemin de saint-Lupien
Les roseaux noirs longtemps frissonnent
Les bancs n'attendent plus personne
L'or du soir est carolingien
Sur le chemin de saint-Lupien
Mon dieu qu'est-ce que je raconte
Que reste-t-il au bout du compte
Je parle seul je me souviens
Sur le chemin de saint-Lupien
Tant de saisons pour moi pour elle
La pluie invente une aquarelle
La flaque d'eau des jours anciens
Sur le chemin de saint-Lupien
Sainte-Luzerne ou sainte-Fleur
Pitié au moins pour le malheur
De ne pas être un bohémien
*
vendredi 30 octobre 2009
Contre—courant
un jour de l'an deux mille au bord du monde
un jour de l'an deux mille et une syllabes
un jour de l'an deux mille et un délires
un jour contradictoire un jour liquide
contre rêve et marée de l'an mille
contre l'an deux mille et sa logorrhée
vers la jetée du port à contre-jour
des millions de diamants vous improvisent
un air de jazz un concert unanime
là-haut dans le ciel comme en contrebande
un deux trois quatre vols de goélands
le cliquetis des mâts propose un rythme
vers la jetée du siècle en contrepoint
plus loin sur la plage un public distrait
un chien qui court et rapporte les vagues
un nuage un seul c'est la contrebasse
qui joue pour l'instant le thème en violet
un reflet sanglant sur le sable humide
il n'a pas envie de me contredire
ni tous ces gens et leur peau leur histoire
un soir de l'an deux mille et un détails
le vent tourne la page à contretemps
la symphonie devient cérémonie
je pars avant que le soleil se couche
avant le romantisme en contrechamp
le long solo de trombone à coulisse
le solo lisse de trombone en couleurs
je monte une à une les contremarches
laissant l'infini tracer l'horizon
des voix que je ne connais pas résonnent
polyphonie mouvante en contrerimes
et leur mélancolie ad libitum
annonce à qui voudra un millénaire
un air de contre-monde et caetera...
Mélancolie
Toujours au lit
Mélancolise
Lettre à Elise
Mélancoleuse
Lisant Deleuze
Mélancolombe
Vol de colombes
Mélancolage
Sans attelage
Mélancolune
Au clair de lune
Mélancolaire
Le coeur en l'air
Mélancolâtre
Le coeur en plâtre
Mélancolasse
C'est dégueulasse
Mélancolume
Un rien m'allume
Mélancolège
Un rien m'allège
Mélancolesse
Là je vous laisse
*



