dimanche 15 novembre 2009

— Rapsodie crapaudesque —

"Bonsoir -ce crapaud-là c'est moi".
Tristan Corbière,Les amours jaunes (1873).




1


Un puits et un soleil pour toute image
Une chaîne relie un cercle à l'autre
Une chaîne ancienne et rouillée sans doute
Un soleil dans un puits voici l'éclipse
-Pourquoi quelque chose et pourquoi pas rien
Demande un chrétien


-On oublie souvent les crapauds -dit Jeanne
Qui connaît la voie de la transcendance
Sans trop s'occuper de métaphysique
Et tandis que tourne la roue des astres
Survient un batracien qui fait entendre
La voix la plus tendre


-Moi -dit l'animal- je hais tous les cercles
Je ne peux jamais m'approcher d'un puits
Sans craindre autour de moi un bruit funeste
Un aboiement ou quelque voix criarde
Même une bicyclette et son grelot
Pourtant rigolo


Quant au disque en fusion qui nous éclaire
Le bienfaiteur là-haut le dictateur
Je louerais volontiers son intention
D'aimer les batraciens s'il se couchait
Plus souvent et toujours à l'équinoxe
Fichu paradoxe


-Il est trop laid -s'écrie la jeune fille
-C'est un caillou vivant -dit le poète
-Sédentaire insectivore et anoure
C'est un amphibien commun pour tout dire
Déclare uniment le crapaudologue
Comme un catalogue



Heureusement que mon sang reste froid
Et ma philosophie à toute épreuve
Selon la conjoncture ou je me cache
Ou je circule en évitant le pire
La modernité roulant sans repos
Sur tant de crapauds


La lune verruqueuse est un miroir
Circonférence où toute âme est visible
Nous sommes nombreux sous les nébuleuses
Chantant et coassant notre opéra
Aussi nombreux que les astéroïdes
Ces hémorroïdes


Ne connaissant ni le bien ni le mal
Nous pratiquons l'alchimie du poison
La laideur est sans doute à notre peuple
Ce que l'amour est à l'espèce humaine
Une idée de l'infini sous la lune
Sans échelle aucune






2


Pour tout savoir ouvrons un dictionnaire
Cherchons le sens du mot Crapaud
Est-ce un canon aux moeurs crépusculaires
Ou un piano sans queue ni peau
A chacun sa langue et son style
Le plus souvent la mienne est rétractile


A chacun sa langue et son style


O sauterelle O mouche O limaçon
Un nom peut en cacher plusieurs
Souvenez-vous toujours de la leçon
Quand vous rencontrerez ailleurs
Un batracien sans régiment
Au détour d'une fable ou d'un roman


Un batracien sans régiment


Durant l'année sauf l'hiver quand il gèle
Je m'installe au rebord du puits
Toujours au côté sud de la margelle
Vers midi j'entends un grand bruit
C'est la chaîne et son mécanisme
Qui remuent soudain comme un cataclysme


C'est la chaîne et son mécanisme


Les humains ont l'air sûr de ce qu'ils font
J'attends donc que le seau descende
L'été quand j'ai soif je me planque au fond
Ensuite le hasard commande
A gauche à droite et au milieu
Pour la randonnée on peut rêver mieux


A gauche à droite et au milieu


En bas se tient mon palais des mirages
De l'émeraude à volonté
Quand vient la saison du libertinage
Je m'enfle à mourir pour chanter
Un air humide en intervalles
Une aria nue sous le cercle estival


Un air humide en intervalles


Ce chant-là je voudrais aussi qu'il change
Le crachat en conversation
La malédiction antique en louange
Le soir les puits sont plus profonds
Le soir le soleil saigne et tombe
Plus bas O beaucoup plus bas qu'une tombe


Le soir le soleil saigne et tombe








3


Le prochain cercle est peut-être un passage
Vers un monde républicain
Les désirs la nuit ne font qu'un
Excusez-moi pour tout ce bavardage
Je continue donc mon chemin
Tout simplement jusqu'au village


Le prochain cercle est peut-être un passage


Depuis que les crapauds savent marcher
Tous les ans au premier solstice
Avant le grand feu d'artifice
Une fête a lieu place du marché
Où tout le monde vient gratis
Danser la gigue et aguicher


Depuis que les crapauds savent marcher


Comment leur reprocher sans manquer d'air
Leur route et leur circulation
Toute leur civilisation
Comment leur expliquer qu'ils exagèrent
Et qu'ils devraient faire attention
Ma note au monde est si légère


Comment leur reprocher sans manquer d'air


La fête hélas ne dure pas longtemps
Le feu la danse et pipistrelle
Après minuit plus d'étincelles
Mais quelqu'un s'approche foutons le camp
Non c'est un poète un rebelle
-Bonsoir crapaud -Bonsouâr Tristan


La fête hélas ne dure pas longtemps


Tous sont allés sous le miroir de lune
Tenant la main de l'un ou l'une
Et tra la lère et tra la lune
En attendant sans doute pour des prunes
A Pampelune ou à Béthune
La fin du monde ou la fortune


Tous sont allés sous le miroir de lune


Assis quelque part dans un trou de foin
Ma solitude est plus épaisse
Maintenant que l'humaine espèce
A fini d'éclairer la nuit de juin
Vais-je voir quelque crapaudesse
Ou bien fumer un autre joint


Assis quelque part dans un trou de foin







final

Foin de mon tas de foin et des questions
Foin du foin de la rime en ribambelle
Foin du foin sec et de la dialectique
Foin du foin tiède et de la main humaine


Je sais que demain vers midi
Après le dernier chant du coq
Le soleil opérera haut
La fusion de tous les contraires
Couronne et vérité
Autour d'un puits obscur













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