montage d'après la silhouette du peintre Arshile Gorky dans son atelier"...Il n'y a pas de peinture. Il n'y a que des tableaux. Ceux-ci,
n'étant pas des saucisses, ne sont ni bons ni mauvais. Tout ce qu'on peut en dire, c'est qu'ils traduisent, avec plus ou moins de pertes, d'absurdes et mystérieuses poussées vers l'image, qu'ils sont plus ou moins adéquats avec d'obscures tensions internes..."
Samuel Beckett
(Le monde et le pantalon)
à Christopher Barnett, poète et dramaturge australien.
pour la distance et l'intimité,
pour le rythme et la polyphonie,
enfin, autrement dit, pour toutes les leçons de plongée qui m'ont aidé à remonter cette chose à la surface...
"Camarades de jeunesse IV", dessin de A. Gorky 1
C'est un jour noir et blanc un jour inachevé
Un jour d'hiver mil neuf cent seize en Arménie
Un jour inachevé de neige en noir et blanc
Un jour de neige en Arménie déracinée
Oublions la charrue sur le mont Ararat
Sur les rives du lac de Van commence un conte
Tout près de l'Arbre et du Jardin des Voeux Comblés
Un môme escaladant les toits de l'univers
Les loups faisant un cercle autour de l'innocence
Cet hiver-là commence un conte et son contraire
Répétition infinité répétition
Et l'enfant que fait-il sur les toits du réel
Et pourquoi ce silence au présent sans limites
Et pourquoi cette image au présent noir et blanc
Et pourquoi la charrue sur le mont Ararat
Cet enfant-là se nomme Adoyan Vosdanig
Au départ de son père il perdra la parole
Il la recouvrera au bord d'un précipice
Le tablier brodé de sa mère est un rêve
Qui se déploie toujours au-dessus de sa vie
Les loups sont des soldats d'une autre religion
Le bien le mal changeant de nom et de frontière
Le nombre de leurs pas le nombre de victimes
Autant de chiffons noirs sur la blancheur abstraite
La charrue insensée sur le mont Ararat
Une image pour mille ou un million d'images
Un survivant pour mille ou un million de crânes
Longtemps la neige in memoriam tisse un linceul
Comment montrer ce qui n'est plus un paysage
Le rouge immense arrachement de tout un peuple
Purification chaos extermination
Quel est le prix du sang et comment mesurer
Cette distance entre genèse et génocide
Tant de question encore en friche et en racines
Et la charrue là-bas sur le mont Ararat

2
quelques saisons plus tard dans le roman
mal arrimé de Manoug Adoyan
un océan plus loin voici New-York
le quai d'Ellis Island la passerelle
l'exil qui se termine en haut des marches
vers le grand hall de l'administration
la Porte d'Or ouvrant sur l'Avenir
la foule est alignée par rangs de quatre
et se présente à l'enregistrement
là un adolescent peut-être un ange
peut-être un criminel comment savoir
sinon en le photographiant sur place
tout d'abord il doit répondre aux questions
d'un fonctionnaire adjoint du paradis
-votre nom votre âge et d'où venez-vous ?
-je n'ai plus de nom et plus de patrie
mon nouveau nom sera Gorky Arshile
-avez-vous une maladie ou une tare ?
-je ne sais pas si je suis fait comme vous
mon nombril est disons un trou de balle
-connaissez-vous quelqu'un ou une adresse ?
-êtes-vous anarchiste ou communiste ?
-je suis cousin d'un révolutionnaire
et le jumeau d'un prince en Géorgie
-pourquoi venez-vous aux Etats-Unis ?
-mon intention est de représenter
par le moyen de traits et de volumes
toute chose invisible en Amérique
sur le bateau blanc il a lu l'histoire
et la géographie du nouveau monde
tout en couleurs sur des lithographies
les troupeaux de bisons dans la poussière
le général Custer et Sitting Bull
l'assassinat de Lincoln au théâtre
le grand chapiteau du cirque Barnum
le môme sait au moins ce qu'il possède
cent-vingt dollars tout neufs dans la ceinture
quelques dessins au fond de la valise
un portrait de sa mère en tablier
il vient d'avoir seize ans sur le dallage
du port national de New-York city
il cueille un brin d'herbe et se met en route

3
maintenant que voit-il du nouveau monde
les yeux ouverts sur une aube verticale
échafaudage autour d'une utopie
papier mâché d'un cauchemar debout
le centre du monde moins l'horizon
la statue blanche au flambeau indique
ce que l'exil attend de plusieurs peuples
qui est-il d'abord cet adolescent
lui qui se prend pour la moitié d'un prince
lui qui déambule depuis des heures
portant les vêtements d'une autre vie
allant vers une adresse ou un destin
est-ce un touriste ou un artiste en herbe
est-ce un passant inconnu de lui-même
maintenant il a faim et soif peut-être
il s'arrête alors devant la vitrine
et les étals parfaits d'un italien
puis il dévore un soleil rouge en tranches
c'est la chair et le jus miraculeux
de quelque religion universelle
la révélation d'un message unique
cette religion hurle et vous commande
d'entrer à votre tour dans la légende
l'éternité ou la modernité
il faut choisir dit la publicité
et le doigt d'oncle Sam sur vous pointé
et la démarche ad hoc des autochtones
et les néons partout qui vous étonnent
lui il recrache au loin tous les pépins
dans le but d'ensemencer quelque chose
O vie nouvelle O forêt où se perdre
toute formule apporte à l'existence
le sentiment d'être moins misérable
un fleuve devenant un nouveau fleuve
nous devenons alors ce que nous sommes
puis la musique arrive et lui explique
les deux temps de la marche en Amérique
la loi binaire et très démocratique
le vrai le faux tout droit sur partitions
le haut le bas suivez donc la fanfare
et la production la consommation
tout ça s'exprime à grands coups de cymbale...
4
un jour il vole une jambe de femme une jambe artificielle
un ascenseur l'emmène au sommet du plus haut building
il a envie de voir lui aussi le panorama
depuis le temps qu'il veut parler à Dieu dans les nuages
il cherche un mot pour s'exprimer la traduction d'un mot
et le vent tourne avec lui les pages du dictionnaire
que faire alors de la prothèse et du besoin d'amour
les survivants ont une étrange idée de la hauteur
pour eux sans doute le O est une voyelle sacrée
donc il salue New-York et l'utopie aux tons bleuâtres
le temps s'immobilise un jour de mil neuf cent vingt-quatre
un appareil photographie sur le chantier en face
des ouvriers indiens de la tribu Mohawk —dit-on
allant venant sur des poutrelles tout au-dessus du vide
il salue aussi ses parents et sa jeune soeur Vartoush
il faut qu'elle vienne le rejoindre le plus tôt possible
une envie de hurler son nom au tout dernier étage
la jambe devient cheval le cheval se transforme en cri
les piétons tout en bas font semblant de ne rien entendre
la foule de Manhattan a toujours autre chose à faire
la vie la vie est illisible comme une planche à billets
je ne suis pas un héros comme le Christ sauveur du monde
je ne suis qu'un porteur de valise un homme du destin
je voulais être ou un grand artiste ou un grand escroc
-dira-t-il en passant d'une biographie à l'autre
qu'on me demande la lune et je dessine une échelle
il m'arrive d'entrevoir vers minuit le profil du diable
et son reflet très moustachu dans un auto-portrait
ce type-là parle trop beaucoup trop -dit Jackson Pollock
et puis son oeuvre est trop picassoïde -ajoute un autre
qui porte un verre de whisky et une bague à la main
mais laissons un peu les marchands de couleurs du Village
vomir figuration et abstraction au nom de la critique
un jour le pape André Breton lui trouve un air hybride
la crête irrésolue du coq se heurte à l'absolu
l'homme au destin travaille à l'indéfinition des arts
l'homme aux surnoms porte la blouse et s'essuie au hasard
il grandit chaque nuit sur la table d'un paysage
il se risque au-dessus du lyrisme et de quelques ismes
au-dessus des mouvements et des lumières de la ville
quoi dire exactement de la solitude à New-York
et quoi dire alors d'un pinceau qui combat sur une toile
"Champ de maïs"(détail),A. Gorky5
la surface est la découverte
devant lui une flaque d'eau
moitié orange et moitié verte
do ré mi fa sol la si do
au temps du jazz sur les trottoirs
au temps de la phonographie
de la ci-né-ma-to-gra-phie
le peintre oublie le blanc et noir
pour une entrée à un dollar
Chaplin vaut bien Toscanini
il oublie le marché de l'art
et les faux pas dans l'infini
il saute à deux pieds dans la flaque
-je suis vivant je suis vivant
je suis un homme et un enfant
un papillon rouge insomniaque
je crois en la résurrection
d'un idéal ou d'un silence
tout ce que nous imaginons
est au carré de la distance
demain nous montre une intention
un graffiti sur l'autre rive
Libérez l'Océan et Vive
le Rêve et la Révolution...
refermant un bouquin de Freud
maman se tranche un doigt entier
-moi moi je suis un vrai salaud
articule un des personnages
il est recouvert aussitôt
par le non-dit d'un ocre rouge
une échelle oubliée conduit
les rats vers une cathédrale
inachevé château de cartes
comptant quatorze courants d'air
nous le finirons bien un jour
dit le valet de coeur marxiste
l'artiste a changé d'atelier
il expose de la boucherie
un certain nombre de viscères
tous empruntés à la Joconde
et vite rassemblés sans doute
la matière étant fraîche encore
où donc vous croyez-vous ici
dans le musée de la marine
les gens quittant le vernissage
sous la pluie de la cinquième rue
se demandent les uns les autres
s'il leur manque un morceau du corps...
"Nighttime,enigma and nostalgia",A. Gorky6
nocturne énigme et nostalgie sans titre
un dialogue immobile en noir et blanc
Charahan Surp Nishan l'Oiseau sans nom
se souvient-il du jardin à Sotchi
et de l'immense enchantement d'un peuple
se souvient-il du combat contre l'ange
et de l'immense arrachement d'un peuple
ligne et couleur n'ont pas de lois immuables
pas plus que l'abstraction n'a de frontières
un jour le plus simplement du monde
il prendra la canne de monsieur Cézanne
puis transportant le ciel sur ses épaules
il ira rendre visite à Pablo
Picasso sur le chemin d'un tableau
si je fais de la peinture -dit le peintre-
c'est aussi pour tordre le cou du diable
je le connais mieux qu'un voisin de table
qu'on ne me parle pas de ressemblance
ni de connivence avec le malin
ou bien qu'il me montre sur chevalet
le devenir du paysage humain
ce fut un jour de noirceur sur la neige
quand sont parties en fumée vingt-sept toiles
sont retournées au néant vingt-sept toiles
la dramaturgie remplaçant une oeuvre
un détail ou presque au bout du roman
une page annonçant l'irrémédiable
une page à torcher le cul du diable
la fin ou le début de la légende
"Black Angel" dira la biographie
en lui donnant ce nom comme un défi
moi je ne sais comment faire une offrande
sinon avec des mots tout en guirlandes
des décasyllabes plus ou moins beaux
peut-être un refrain peut-être un tombeau
et comment recréer l'homme et la femme
le monde et à l'image de quelle image
pourquoi donner un titre à une esquisse
"au revoir mes amours" écrira-t-il
sur un mur avec un morceau de craie
les uns ont toujours cru qu'il était russe
les autres sans doute ont lu le journal
"Agonie",A. Gorky 7
demain montrera la première ou la dernière image
demain une aube improvisée une aube échafaudage
demain apparaîtra un nouveau cercle un nouvel isme
demain les rats quitteront la cathédrale en vitesse
demain repousseront sans rire les cheveux des ancêtres
demain les vivants mangeront leur douleur dans l'espace
demain un peintre abstrait choisira un très grand format
demain un peintre lyrique choisira une couleur pure
demain à New-York ou alors dans le Connecticut
demain sur la terre un homme choisira de disparaître
demain et nulle part la beauté ne restera tranquille
demain sur un miroir se posera une libellule
un instant
(fait à Rezé, printemps 2007)
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