vendredi 25 décembre 2009

—Signé Bruegel—









Le silence hivernal nous donne
Le droit de ne rien posséder
Sinon ce désir-là d'aller
D'un paysage à une image
De la nature à la peinture



Il y a un tableau que j'aime
Son silence parfait m'arrête
Et me fait exister ailleurs
Il y a la saison que j'aime
L'Hiver de Bruegel dit l'Ancien



La neige a tu les cicatrices
Les fruits charnus ont disparu
Pourtant les détails sont nombreux
Sans compter que la perspective
Fait partie de l'enchantement



C'est un lieu oublié de la géographie
Un endroit inconnu sur la carte biblique
La chasse est sombre et diagonale en direction
De la blancheur d'où naît un paysage humain



Je suis l'oiseau qui danse avec le vent je suis
L'un des cinq villageois autour du feu oblique
Ou bien l'un des marmots qui jouent à la toupie
La vieille au lourd fagot n'a pas de rhumatisme



Un arbre au premier plan et sa hauteur m'attirent
Plus loin les mouvements des patineurs m'invitent
A tracer du bonheur librement sur la glace
Comment tenir en équilibre et puis pourquoi



Rester devant cette hypothèse occidentale
Le feu a la couleur épaisse du présent
Le monde a la beauté de ce que durera
Un regard un tableau un rêve ou un silence






*

mercredi 23 décembre 2009

- Signé Magritte -





Suivons d'autres chemins
Nous n'allons pas encore
Hanter les lieux communs
Changer la boue en or
La peau en parchemin

Le bonheur court si vite
Non non j'ai une idée
C'est moi qui vous invite
Nous allons regarder
Un tableau de Magritte

Quel génie Quel monsieur
Melon noir et musique
Pour l'oiseau dans les cieux
Pour la métaphysique
Le bandeau sur les yeux

Il a passé des heures
Des jours dans sa cuisine
Dans l'odeur de chou-fleur
Et de térébenthine
Préparant les couleurs

Les brosses les pinceaux
Il les a même usés
De tableau en tableau
Pour qu'un jour au musée
Le monde soit plus beau

Et plus inattendu
Que les nombreux clichés
Les paradis perdus
Les éternels couchers
De soleil au Pouldu


Maintenant nous allons
Entrer dans la peinture
En robe ou pantalon
Le nez sur la figure
Entrons dans le salon

Ceci est un miroir
Ceci est un tiroir
Ceci n'a rien à voir
Ceci est blanc et noir
Ceci n'est qu'une histoire

Et d'où vient cette pluie
Sur la terre aujourd'hui
Mais c'est Dieu c'est bien lui
Qui distribue la nuit

Et lâche
Des millions de cartes postales
D'illusions à la verticale
Qui cachent
Des millions de météorites
Toujours signées René Magritte
La vache













*

lundi 21 décembre 2009

—Villanelle de Noël—


merci au talent de Jean Passerat (1534-1602)





Quelques jours avant Noël
Cette année il fait si froid
Viens danser la villanelle



Entends les sons de la vielle
Du tambour et du hautbois
Quelques jours avant Noël



La neige est toujours nouvelle
Sur la tête et sur les toits
Viens danser la villanelle



Tu me dis Ce n'est pas celle
Que chantaient les villageois
Quelques jours avant Noël



Oublie donc le temps la belle
Et viens compter jusqu'à trois
Viens danser la villanelle



Puisque rien n'est éternel
Ni la neige ni les rois
Quelques jours avant Noël
Viens danser la villanelle









*

dimanche 20 décembre 2009












*
—Un arbre en hiver—














Un arbre en hiver
Est-il vif ou mort
Et plus noir que vert
Montrant l'univers
Peut-être qu'il dort


Est-il malheureux
Tout nu sur la terre
Il s'en fout un peu
Son tronc est moins creux
Que mon commentaire


Comme Adam et Eve
Qui avaient le droit
Au bonheur sans trêve
Maintenant il rêve
D'un pays moins froid


Sympa la racine
Celle où je m'assois
"Ra" que l'on dessine
"Cine" on la devine
Tout au fond de soi


Voie lactée O nuit
Voilà tant d'étoiles
On croit qu'il s'ennuie
Mais l'arbre s'enfuit
En hissant la voile


Laissant les bagages
L'espace et le temps
L'arbre qui voyage
Avec les nuages
Débarque au printemps


Bon sang quel accueil
Les premiers bourgeons
C'est pour l'écureuil
Le fouillis des feuilles
C'est pour le pinson


Adieu le néant
L'été roi se pointe
L'arbre est un géant
O le tronc béant
O le coeur sans plainte


Vient le bel automne
Mouchez vos sanglots
Couleurs qui étonnent
Le monde et personne
Signant le tableau


Ici ou là-bas
On ne l'entend guère
L'être et l'arbre-là
Et puis tra la la
Disait Heidegger

Demain ou naguère















*

dimanche 13 décembre 2009

vendredi 11 décembre 2009

chanson de l'intérieur et de l'extérieur












Là-bas un chant profond me trouble
Qui exprime aux vivants le double
Amour de l'espace et du temps
Mais tout ça ne vaut pas dix roubles
Le soir dans le cercle du camp
Ni un cheval de Gengis Khan


D'Oulan Bator aux monts Altaï
Là-bas résonne un autre chant


Heureux celui qui connaîtra
La vision que donne un mantra
De son âme au-dessus du vide
Heureux celui qui atteindra
Sur un filin d'acier solide
L'autre côté du grand rapide


D'Oulan Bator aux monts Altaï
Heureux celui qui construit l'autre


De cette histoire des mongols
Qui inventaient le droit du sol
Je sais que l'espace est en soi
Le coeur est un aigle et s'envole
Dans le ciel pur comme la soie
Aussi longtemps qu'on l'aperçoit


D'Oulan Bator aux monts Altaï
La liberté a d'autres lois



Un ciel si bleu que l'horizon
Unit le rêve et la raison
Nous apprenons ce que nous sommes
Nous rêvons ce que nous disons
L'aigle a rejoint le poing de l'homme
Rien n'est distant si on le nomme


D'Oulan Bator aux monts Altaï
La poésie est l'autre langue


Cette harmonie est si étrange
La profondeur qui nous dérange
Naît de la voix d'un infini
D'un peuple qui boit et qui mange
Chantant la vie en diphonie
Et sa légende et sa folie


D'Oulan Bator aux monts Altaï
Bat le tambour d'un autre monde


Mais les réalités insistent
Nul besoin de faire une liste
De ce qui manque exactement
Le quotidien paraît si triste
Et si terrible par moments
Comment décrire un dénuement


D'Oulan Bator aux monts Altaï
On survit d'un empire à l'autre


Faut-il compter pour un détail
Les victimes de la bataille
Et des lois de l'économie
Gamins perdus dans la grisaille
Dans les égouts du compromis
Mal oubliés mal endormis


D'Oulan Bator au mont Altaï
Où sont les autres ennemis


Mon esprit appelle souvent
Là-bas du côté du Levant
La Mongolie insaisissable
Où le poème en s'écrivant
Allie au vent interminable
Flocon de neige et grain de sable


D'Oulan Bator aux monts Altaï
Autre visage autre semblable












.

mercredi 9 décembre 2009

mardi 8 décembre 2009

—Testament dans une bouteille—

(rangé dans un carton en 1983,puis retrouvé en 2009)


"...perdre,mais perdre vraiment,pour laisser place à la trouvaille"...
Guillaume Apollinaire





à Armel,mon frère,qui ne lit pas de poèmes,et qui n'en pense pas moins...








J'ai tamisé longtemps du sable
Cherchant toujours l'insaisissable
Les yeux brûlés continûment
J'ai cru voir à certains moments
Sur les rives de quelque Meuse
Des rayons d'or dans l'eau boueuse
Pourquoi écrire un testament
Une ultima si hasardeuse


J'ai tamisé longtemps du sable


Laissons au fil de ce cahier
La surface étant quadrillée
Libre cours à la découverte
La fenêtre est un peu ouverte
Et les grands arbres agités
Par le vent mauve de l'été
Murmurent leur musique verte
Ostinato illimité


Laissons au fil de ce cahier


Quand j'étais sur un banc d'école
Il m'est venu cette idée folle
De saliver dans l'encrier
Avant d'écrire et souligner
La citation du tableau noir
Craies de couleur et entonnoir
Pleins et déliés sont oubliés
Billes d'agate et urinoir


Quand j'étais sur un banc d'école


O gouttes d'eau O gouttes d'arbre
Allons chercher la rime en arbre
Après la pluie l'instant magique
D'un arc-en-ciel que nul n'explique
O gouttes d'eau O gouttes d'arbre
Allons cueillir la rime en arbre
Quel testament plus extatique
Quelle épitaphe sur du marbre


O gouttes d'eau O gouttes d'arbre


Je suis Tu es Il est Nous sommes
Nul besoin d'avoir une gomme
Ni d'avoir lu Freud ou Lacan
Quand le divan sur l'eau fout l'camp
Ce qu'on a dans le coeur résonne
Ce tambour-là n'est pour personne
Premier quartier dernier décan
Ce qu'on aime il faut qu'on le donne


Je suis Tu es Il est Nous sommes


Pourquoi écrire et versifier
Si l'existence est un chantier
Sans fin dans l'un ou l'autre abysse
Pourquoi montrer la cicatrice
De la rime et de quelle plaie
Noterions-nous ce qui nous plaît
Sans cette idée libératrice
De voir la vie et son reflet


Pourquoi écrire et versifier


Une femme vêtue de deuil
Montrait à un enfant le seuil
D'un grand jardin où les saisons
Chuchotaient des mots sans raison
Le buis signifiait le bonheur
Le lichen antique l'honneur
Des arbres striaient l'horizon
Le réel attendait son heure


Une femme vêtue de deuil


Le demi-siècle avait un an
L'histoire grinçait au tournant
Et la France oubliait de Gaulle
Son uniforme et ses épaules
Disons que Paris remplaçait
Londres pour tous les vrais français
Alors un soir d'hiver pas drôle
Un lardon sans génie naissait


Le demi-siècle avait un an


Or d'aussi haut que tombe un voile
La vérité vient d'une étoile
C'est ce que dit la religion
Sous les clochers de la région
J'appris vite en son nom hélas
Ce que veut dire "dégueulasse"
Le beau cantique des légions
"Please my God don't touch my ass"


Or d'aussi haut que tombe un voile


La note est à la partita
Ce qu'un pommier en fleurs est à
L'immaculée enceinte vierge
Mais les choses parfois divergent
Ma mère interprétait Chopin
"Tristesse" un air très opportun
Mon père aimait les jeunes verges
Et lisait Virgile en latin


La note est à la partita


"O ma doué" —répétait grand-mère
Chers enfants faisons la prière
Avant de monter nous coucher
Un ange viendra vous toucher"
La nuit sur les murs de la chambre
Courait le diable couleur d'ambre
Mais le Jésus pour les péchés
Revenait au mois de décembre


"O ma doué" —répétait grand-mère


Fuguant pour un oui pour un non
"L'oiseau nocturne" pour surnom
Je traversais l'adolescence
Sur le filin d'un long silence
Tout seul je dansais la bossue
Habillé de tous les tissus
Me torturant dans tous les sens
Du mot Merde si j'avais su


Fuguant pour un oui pour un non


Disons qu'ensuite on se démerde
Le temps il faut bien qu'on le perde
En analyse et prospection
Sur le divan vient la question
Comment transformer tout un être
Et du nombril comment renaître
Moi je recrache des millions
De locutions par les fenêtres


Disons qu'ensuite on se démerde


J'ai su de Rimbaud l'orpailleur
Que la vraie vie était ailleurs
Heureux et malheureux couillon
Gueulant la vie avec Villon
Buvant les vers d'Apollinaire
Mangeant les fleurs de Baudelaire
Aragon donna la leçon
De faire à mon tour tra la lère


J'ai su de Rimbaud l'orpailleur


C'est la machine à gazouiller
Là-bas dans la forêt mouillée
C'est la plume et la manivelle
De la chanson toujours nouvelle
C'est la machine à mitrailler
La lune et le désir rouillé
De s'envoler un jour sans ailes
C'est la machine à rimailler


C'est la machine à gazouiller



Je suis mort plusieurs fois au cours
De ma jeunesse et sans discours
Ressuscité autant de fois
Qu'il fallut pour sauver mon foie
Un Prométhée sur le billard
Un avenir dans le brouillard
C'est dur d'être un petit-bourgeois
Qui voit passer son corbillard


Je suis mort plusieurs fois au cours


N'a-t-il pas fini de pleurer
Le grand garçon tout déchiré
Trouvera-t-il au moins une arme
Pour ouvrir le tonneau de larmes
Quelqu'un lui dit —T'as pas envie
D'aller un peu gagner ta vie
Tu pourrais devenir gendarme
Tu serais libre à mon avis


N'a-t-il pas fini de pleurer


Ensuite il marche et il colporte
Au-devant de milliers de portes
Lithographies sérigraphies
Et que vouliez-vous donc qu'il fît
S'il n'avait pas d'autre bagage
Le Louvre entrait dans les ménages
—Voilà cent francs et ça suffit
—Merci madame et mes hommages


Ensuite il marche et il colporte


La porte ouverte ou bien fermée
Toujours l'envie de s'exprimer
De repartir à la conquête
Quand ça ressemble à la défaite
D'une illusion prise en défaut
Quand même il ne sait plus s'il faut
Ouvrir son coeur ou sa braguette
Ou sublimer selon Truffaut


La porte ouverte ou bien fermée


L'air libre était son capital
L'or du temps ne valait que dalle
Il s'inventait des noms en "ski"
Et un faux air de peintre exquis
Se foutant bien des conjonctures
Merci pour le regard d'eau pure
Merci à l'inconnue sans qui
Continuerait cette imposture


L'air libre était son capital


Item je donne quelques pieds
Deux trois rimes sur du papier
A celles qui m'ont ouvert jambes
Et bras leur viole étant de gambe
Et leur plaisir contemporain
Des théories d'Edgar Morin
Item le meilleur de mes ïambes
A qui me lira dans un train


Item je donne quelques pieds


Mais laissons-là l'ancien item
Sur l'échiquier les seuls problèmes
Qu'on envisage avec sérieux
Sont loin de la littérature
Le roi mourra et sans ratures
-Oublierais-tu la mort de Dieu
-Non je connais son écriture


Mais laissons-là l'ancien item


Hurler construire imaginer
Clouer la lune et les années
Fumer brûler la mauvaise herbe
Laisser venir la rime en erbe
Laisser rêver les océans
Le plus beau cri vient en créant
Je danse avant le dernier verbe
Je parle au vent et au néant


Hurler construire imaginer


Les embruns salés des syllabes
S'envoleront vers l'Ile-aux-Crabes
L'Il-aux-chevaux l'Ile d'Ouessant
Le bout du monde renaissant
Toujours sur le radeau de pierre
O Séludierne O Saint-Lunaire
Faut-il donc que je sois vivant
Pour quitter cet embarcadère


Les embruns salés des syllabes


Pitié pour qui ne laisse rien
Pitié pour le texte aussi bien
Le sel de l'océan peut boire
La rhétorique et l'encre noire
Il restera peut-être un bout
Quelque chose tenant debout
Quelques rimes de cette histoire
Ou pour les poulpes rien du tout


Pitié pour qui ne laisse rien


Moi qui suis amoureux des formes
Et des femmes qui ont pour norme
De présenter l'extravagant
Fantasme de porter des gants
Pour m'expliquer un théorème
Ou bien pour me dire un Je t'aime
Je leur donne ma peau de blanc
Moi qui suis l'ombre d'un poème


Moi qui suis amoureux des formes


Avant d'être mal enterré
Puisque les vers m'ont dévoré
Je lègue mes yeux au soleil
Et ma cervelle à ceux qui veillent
La nuit en lisant des romans
Je ne sais pas heureusement
Où s'en ira cette bouteille
Ni qui lira ce testament














*

mercredi 2 décembre 2009

—Contre-jazz—




un jour de l'an deux mille une carte postale
un jour de l'an deux mille au bout du monde
un jour de l'an deux mille et une images
un jour de l'an deux mille et une syllabes
un jour contradictoire un jour liquide
contre rêve et marée de l'an mille
contre l'an deux mille et sa logorrhée...



vers la jetée du port à contre-jour
des millions de diamants vous improvisent
un air de jazz un concert unanime
là-haut dans le ciel comme en contrebande
un deux trois quatre vols de goélands
le cliquetis des mâts propose un rythme
vers la jetée du siècle en contrepoint



plus loin sur la plage un public distrait
un chien qui court et rapporte les vagues
un nuage un seul c'est la contrebasse
qui joue pour l'instant le thème en violet
un reflet sanglant sur le sable humide
il n'a pas envie de me contredire
ni tous ces gens et leur peau leur histoire


un soir de l'an deux mille et un détails
le vent tourne la page à contretemps
la symphonie devient cérémonie
je pars avant que le soleil se couche
avant le romantisme en contrechamp
le long solo de trombone à coulisse
le solo lisse de trombone en couleurs



je monte une à une les contremarches
laissant l'infini tracer l'horizon
des voix que je ne connais pas résonnent
polyphonie mouvante en contrebas
et leur mélancolie ad libitum
annonce à qui voudra un millénaire
un air de contre-monde et caetera...












*