mardi 8 décembre 2009

—Testament dans une bouteille—

(rangé dans un carton en 1983,puis retrouvé en 2009)


"...perdre,mais perdre vraiment,pour laisser place à la trouvaille"...
Guillaume Apollinaire





à Armel,mon frère,qui ne lit pas de poèmes,et qui n'en pense pas moins...








J'ai tamisé longtemps du sable
Cherchant toujours l'insaisissable
Les yeux brûlés continûment
J'ai cru voir à certains moments
Sur les rives de quelque Meuse
Des rayons d'or dans l'eau boueuse
Pourquoi écrire un testament
Une ultima si hasardeuse


J'ai tamisé longtemps du sable


Laissons au fil de ce cahier
La surface étant quadrillée
Libre cours à la découverte
La fenêtre est un peu ouverte
Et les grands arbres agités
Par le vent mauve de l'été
Murmurent leur musique verte
Ostinato illimité


Laissons au fil de ce cahier


Quand j'étais sur un banc d'école
Il m'est venu cette idée folle
De saliver dans l'encrier
Avant d'écrire et souligner
La citation du tableau noir
Craies de couleur et entonnoir
Pleins et déliés sont oubliés
Billes d'agate et urinoir


Quand j'étais sur un banc d'école


O gouttes d'eau O gouttes d'arbre
Allons chercher la rime en arbre
Après la pluie l'instant magique
D'un arc-en-ciel que nul n'explique
O gouttes d'eau O gouttes d'arbre
Allons cueillir la rime en arbre
Quel testament plus extatique
Quelle épitaphe sur du marbre


O gouttes d'eau O gouttes d'arbre


Je suis Tu es Il est Nous sommes
Nul besoin d'avoir une gomme
Ni d'avoir lu Freud ou Lacan
Quand le divan sur l'eau fout l'camp
Ce qu'on a dans le coeur résonne
Ce tambour-là n'est pour personne
Premier quartier dernier décan
Ce qu'on aime il faut qu'on le donne


Je suis Tu es Il est Nous sommes


Pourquoi écrire et versifier
Si l'existence est un chantier
Sans fin dans l'un ou l'autre abysse
Pourquoi montrer la cicatrice
De la rime et de quelle plaie
Noterions-nous ce qui nous plaît
Sans cette idée libératrice
De voir la vie et son reflet


Pourquoi écrire et versifier


Une femme vêtue de deuil
Montrait à un enfant le seuil
D'un grand jardin où les saisons
Chuchotaient des mots sans raison
Le buis signifiait le bonheur
Le lichen antique l'honneur
Des arbres striaient l'horizon
Le réel attendait son heure


Une femme vêtue de deuil


Le demi-siècle avait un an
L'histoire grinçait au tournant
Et la France oubliait de Gaulle
Son uniforme et ses épaules
Disons que Paris remplaçait
Londres pour tous les vrais français
Alors un soir d'hiver pas drôle
Un lardon sans génie naissait


Le demi-siècle avait un an


Or d'aussi haut que tombe un voile
La vérité vient d'une étoile
C'est ce que dit la religion
Sous les clochers de la région
J'appris vite en son nom hélas
Ce que veut dire "dégueulasse"
Le beau cantique des légions
"Please my God don't touch my ass"


Or d'aussi haut que tombe un voile


La note est à la partita
Ce qu'un pommier en fleurs est à
L'immaculée enceinte vierge
Mais les choses parfois divergent
Ma mère interprétait Chopin
"Tristesse" un air très opportun
Mon père aimait les jeunes verges
Et lisait Virgile en latin


La note est à la partita


"O ma doué" —répétait grand-mère
Chers enfants faisons la prière
Avant de monter nous coucher
Un ange viendra vous toucher"
La nuit sur les murs de la chambre
Courait le diable couleur d'ambre
Mais le Jésus pour les péchés
Revenait au mois de décembre


"O ma doué" —répétait grand-mère


Fuguant pour un oui pour un non
"L'oiseau nocturne" pour surnom
Je traversais l'adolescence
Sur le filin d'un long silence
Tout seul je dansais la bossue
Habillé de tous les tissus
Me torturant dans tous les sens
Du mot Merde si j'avais su


Fuguant pour un oui pour un non


Disons qu'ensuite on se démerde
Le temps il faut bien qu'on le perde
En analyse et prospection
Sur le divan vient la question
Comment transformer tout un être
Et du nombril comment renaître
Moi je recrache des millions
De locutions par les fenêtres


Disons qu'ensuite on se démerde


J'ai su de Rimbaud l'orpailleur
Que la vraie vie était ailleurs
Heureux et malheureux couillon
Gueulant la vie avec Villon
Buvant les vers d'Apollinaire
Mangeant les fleurs de Baudelaire
Aragon donna la leçon
De faire à mon tour tra la lère


J'ai su de Rimbaud l'orpailleur


C'est la machine à gazouiller
Là-bas dans la forêt mouillée
C'est la plume et la manivelle
De la chanson toujours nouvelle
C'est la machine à mitrailler
La lune et le désir rouillé
De s'envoler un jour sans ailes
C'est la machine à rimailler


C'est la machine à gazouiller



Je suis mort plusieurs fois au cours
De ma jeunesse et sans discours
Ressuscité autant de fois
Qu'il fallut pour sauver mon foie
Un Prométhée sur le billard
Un avenir dans le brouillard
C'est dur d'être un petit-bourgeois
Qui voit passer son corbillard


Je suis mort plusieurs fois au cours


N'a-t-il pas fini de pleurer
Le grand garçon tout déchiré
Trouvera-t-il au moins une arme
Pour ouvrir le tonneau de larmes
Quelqu'un lui dit —T'as pas envie
D'aller un peu gagner ta vie
Tu pourrais devenir gendarme
Tu serais libre à mon avis


N'a-t-il pas fini de pleurer


Ensuite il marche et il colporte
Au-devant de milliers de portes
Lithographies sérigraphies
Et que vouliez-vous donc qu'il fît
S'il n'avait pas d'autre bagage
Le Louvre entrait dans les ménages
—Voilà cent francs et ça suffit
—Merci madame et mes hommages


Ensuite il marche et il colporte


La porte ouverte ou bien fermée
Toujours l'envie de s'exprimer
De repartir à la conquête
Quand ça ressemble à la défaite
D'une illusion prise en défaut
Quand même il ne sait plus s'il faut
Ouvrir son coeur ou sa braguette
Ou sublimer selon Truffaut


La porte ouverte ou bien fermée


L'air libre était son capital
L'or du temps ne valait que dalle
Il s'inventait des noms en "ski"
Et un faux air de peintre exquis
Se foutant bien des conjonctures
Merci pour le regard d'eau pure
Merci à l'inconnue sans qui
Continuerait cette imposture


L'air libre était son capital


Item je donne quelques pieds
Deux trois rimes sur du papier
A celles qui m'ont ouvert jambes
Et bras leur viole étant de gambe
Et leur plaisir contemporain
Des théories d'Edgar Morin
Item le meilleur de mes ïambes
A qui me lira dans un train


Item je donne quelques pieds


Mais laissons-là l'ancien item
Sur l'échiquier les seuls problèmes
Qu'on envisage avec sérieux
Sont loin de la littérature
Le roi mourra et sans ratures
-Oublierais-tu la mort de Dieu
-Non je connais son écriture


Mais laissons-là l'ancien item


Hurler construire imaginer
Clouer la lune et les années
Fumer brûler la mauvaise herbe
Laisser venir la rime en erbe
Laisser rêver les océans
Le plus beau cri vient en créant
Je danse avant le dernier verbe
Je parle au vent et au néant


Hurler construire imaginer


Les embruns salés des syllabes
S'envoleront vers l'Ile-aux-Crabes
L'Il-aux-chevaux l'Ile d'Ouessant
Le bout du monde renaissant
Toujours sur le radeau de pierre
O Séludierne O Saint-Lunaire
Faut-il donc que je sois vivant
Pour quitter cet embarcadère


Les embruns salés des syllabes


Pitié pour qui ne laisse rien
Pitié pour le texte aussi bien
Le sel de l'océan peut boire
La rhétorique et l'encre noire
Il restera peut-être un bout
Quelque chose tenant debout
Quelques rimes de cette histoire
Ou pour les poulpes rien du tout


Pitié pour qui ne laisse rien


Moi qui suis amoureux des formes
Et des femmes qui ont pour norme
De présenter l'extravagant
Fantasme de porter des gants
Pour m'expliquer un théorème
Ou bien pour me dire un Je t'aime
Je leur donne ma peau de blanc
Moi qui suis l'ombre d'un poème


Moi qui suis amoureux des formes


Avant d'être mal enterré
Puisque les vers m'ont dévoré
Je lègue mes yeux au soleil
Et ma cervelle à ceux qui veillent
La nuit en lisant des romans
Je ne sais pas heureusement
Où s'en ira cette bouteille
Ni qui lira ce testament














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